Tout son art exprime le contraire !
La flamboyance de ses couleurs, métaphore
extrême de la création de la vie comme les tortues
déchiquetées de Tennessee Williams, illustre poétiquement
ces corps qui s’affichent au-delà des apparences,
nous obligeant par le graphisme obsédant de l’artiste, à dépasser
une lecture immédiate pour aller à la vérité existentielle.
Le combat de la vie et de la mort s’exprime
dans la mémoire d’un corps soumis à l’instant
précis, ténu, où il bascule dans la non-obscénité,
dans la fureur, expression de la r évolte.
La beauté est irrationnelle !
Nicole Reding-Hourcade, Genève,
mars 2003
Historienne d’art
FRED KLEINBERG :
« Retour de Moscou »
Invité par
l’Action Française d’Action Artistique et la
Mairie de Paris dans le cadre du programme d’échanges
culturels entre Paris et Moscou, Fred Kleinberg a séjourné deux
mois dans la capitale russe. Il en rapporte des œuvres saisissantes,
humaines, douloureuses parfois, belles aussi.
Peintre, vidéaste
et photographe, cet artiste s’est intéressé à l’hier
et l’aujourd’hui de ce pays, découvrant une
ville à la fois vivante et un peu fantôme, de par
les séquelles eu passé. Il a cherché à retrouver
la mémoire de cette société dans laquelle
souvenir et amnésie se confondent.
Des visages effacés
dont ne demeure qu’une tâche de vert nuancé,
d’autres, présents, dont les orbites noires et creuses
leur donnent presque un masque de mort, s’alignent régulièrement
sur la toile, se détachant d’un fond aux coulées
de rouge, de sang. Ainsi Fred Kleinberg évoque-t-il les
Disparus. L’impression est forte et l’on quitte difficilement
ces figures anonymes qui posent question. Qui étaient-ils
? Quel fut leur destin ?
Sans céder à une
compassion facile, le peintre perpétue leur souvenir en
les imprimant sur la toile et dans le temps, Dans une autre composition
plus petite, sur le même thème, il utilise une palette
plus douce et dans une alliance de verts aux tonalités dégradées
sur un fond toujours très travaillé.
Il y a une vraie
beauté esthétique, ce qui évidemment n’est
pas le but premier dans ces œuvres à la figuration
si personnelle de cet artiste diplômé de l’Ecole
Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris.
Parcourant les
rues, il a été frappé par des femmes vendant
leurs vêtements sur le trottoir pour survivre. Là encore,
il les a fixées en un dessin suggéré mais
si évident. Comment oublier leurs regards de détresse
et de résignation mêlées ? Le peintre joue
ici avec la couleur : turquoise, mauve, bleu, travaillés
par tâches en touches animées ou bien plus larges,
plus calmes. Collages, grattages, superpositions lui permettent
d’exprimer pleinement ses impressions en une écriture
singulière qui unit une figuration explicite, bien que réduite
pour l’essentiel à des fonds géométriques.
Autre démarche
: la peinture sur lithographie. Désireux d’approfondir
ses recherches sur la vie moscovite dans ses multiples aspects
-, l’architecture comme la sculpture, la réalité la
plus quotidienne aussi, celle du passé et du présent
-, Fred Kleinberg s’est procuré des affiches soviétiques,
souvenirs tangibles d’une époque qui servent de support à sa
peinture. Il raconte un monde violent, obéissant à la
loi du plus fort dans lequel la richesse insolente cohabite avec
la misère. Les portraits Cannibale, Vanité russe,
dénoncent ces faits, évoquent l’ancienne U.R.S.S.,
la prédation, le désastre humain ainsi causé.
Il regarde en face ce que fut cette période encore si proche
et dont les images sont toujours présentes, telles les sculptures à la
gloire du pouvoir soviétique, d’abord déboulonnées
et qui aujourd’hui sont installées dans un parc immense.
Mais il est demeuré attentif également à la
vie contemporaine, plus libre.
Nicole
Lamothe, Petites Affiches « Au fil des expositions »
Semaine du 11 février 2002, Paris
LA CRITIQUE
de Jérôme Cassou
Immersion à Moscou
Quel regard un artiste français pose-t-il sur la situation
politique, sociale et économique d’un pays comme la
Russie ? Après deux mois d’immersion créatrice à Moscou,
le jeune peintre Fred Kleinberg revient avec toiles, dessins et photographies
extraites de ses films vidéos, des traces comme autant de
stigmates d’un pays en crise. On retiendra de cette exposition
des peintures fabriquées à partir d’affiches
déchirées dans la rue sur lesquelles Kleinberg intervient.
Par de larges coups de brosses, il dessine des personnages, plus
particulièrement des visages (têtes de mort ?). Il y
a dans cette peinture, une violence contenue, un mal être sous-jacent,
une présence, on l’aura compris, de la mort. Au moyen
d’une technique entre collage et peinture, il suggère
la gangrène qui terrasse le pays. L’artiste adoucit
l’ensemble de sa production avec une palette de couleurs subtiles
(terre de sienne, ocre brun et mauve). L’on trouve dans ce
travail, une maturité intéressante. A 35 ans, Fred
Kleinberg a déjà exposé de nombreuses fois.
Cette dernière organisée à l’Hôtel
d’Albret par la Mairie de Paris lui donnera un élan
supplémentaire et des appuis institutionnels indispensables
pour la suite de sa carrière.
Paris
Première, Janvier 2002
Les Carnets
de voyage de Kleinberg
L’Hôtel
d’Albret expose les visions moscovites d’un jeune
artiste français
Ce qu’il
y a de bien, avec les bourses que donnent la Mairie de Paris et
l’AFAA (Association Française d’Action Artistique),
c’est que, où que soient envoyés les lauréats, à Ho-Chi-Minh
ville comme à Budapest ou à Sao Paulo, ils ne font
ni plus ni moins que ce qu’ils ont à faire, qu’ils
auraient fait où qu’ils aient été. Ainsi
Fred Kleinberg (né en 1966), musicien, vidéaste,
peintre … Après Berlin, Séville et Rome, le
voilà parti deux mois, durant l’été dernier, à Moscou.
Et puisque pour obtenir la bourse il faut définir un projet,
il était question d’aller photographier un cimetière
de sculptures communistes. De retour, Kleinberg n’a rien
fait de ce dépôt en plein-air, devenu, depuis quelques
années, un part de sculptures, soigneusement entretenu,
indiquant sans détour la nostalgie qui taraude les Moscovites.
Alors quoi ?
Les figurines en cire, les momies, les écorchés,
apprivoisés depuis longtemps et où qu’il soit
par l’artiste ? Eh bien, non, même si la tentation
d’infiltrer le laboratoire où fut embaumé Lénine,
toujours installé sous la Place Rouge, fut grande ! Les
humains l’ont emporté, tant il est vrai, leur allure
de morts vivants a frappé l’artiste … Kleinberg
a filmé, dessiné et surtout mémorisé :
les ivrognes pendant les grosses chaleurs, les enfants aux visages
de vieillards, les camions de prostituées réservés
aux touristes, les boutiques de luxe jouxtant les lieux du pouvoir
politique … Plus que tout, il a observé les femmes.
Notamment toutes celles, dans le métro, qui vendent leurs
propres vêtements mais ne vendent pas leurs corps. Il a enregistré les
mots de jeunes critiques d’art dubitatives et deux de vieilles
paysannes désespérées. Résultat ? D’étranges
tableaux épais, multicolores, emblématiques, des
sortes de drapeaux, des instruments de vigilance et aussi de belles
photographies présentées en format géant,
au plafond de la salle d’exposition. Les nouveaux « Carnets
de voyage » de Kleinberg en disent décidément
long sur l’histoire des révolutions.
Françoise
Monnin, ArtAujourdhui.com
26 janvier 2002, Paris
Fred
Kleinberg « Retour de Moscou »
Un art de mémoire
et d’aujourd’hui, une création qui révèle
et occulte à la fois, l’œuvre de Fred Kleinberg
ne saurait laisser indifférent.
Après
avoir passé deux mois à Moscou dans le cadre du programme
d’échanges culturels entre Paris et la capitale russe,
cet artiste revient avec des œuvres-témoignages du
temps d’un passé récent qui a laissé des
traces et qui écrivent une partie de l’histoire de
ce pays. Fred Kleinberg est un coloriste, (il affectionne le rouge
en particulier), il inscrit dans la matière les fragments
de corps et des empreintes laissées dans les âmes
durant la difficile période traversée. Dans une alchimie
personnelle il travaille par couches, gratte, superpose ou supprime,
laissant au graphisme une place succincte mais essentielle.
Sa peinture sur
lithographie, autre moyen d’expression, où alternent
collages et peinture exprime sa vision d’un Moscou passionnant
et déroutant par ses oppositions fortes. Il réalise également
des vidéos aux images numériques qui lui permettent
une émotion différente. Fred Kleinberg porte un regard
fasciné, semble-t-il, sur cette Russie qui oscille entre
souvenir et amnésie.
Nicole
Lamothe, L’Univers des Arts, Février 2002
La fureur
de peindre
Deux regards sur le sens tragique de la vie
C’est sous
l’intitulé « D’obscénité et
de fureur », que Fred Kleinberg et Emmanuelle Renard présentent
une double exposition très marquante. Si chacun développe
un style personnel, ils ont en commun une grande maîtrise
de la couleur et du dessin, une mise en perspective de la souffrance
humaine et un rapport conflictuel au temps qui passe. Corps « déchirés »,
visages transfigurés et âmes blessées : leurs
toiles nous mènent sur un chemin de traverse, entre la vie
et la mort.
Hervé Godard, L’EXPRESS,
22 août 2002, Paris
Fred
Kleinberg un artiste français en Russie
Grâce à une
allocation de recherche à l’étranger des Affaires
Culturelles de la Ville de Paris et de l’AFAA, Fred Kleinberg
qui travaille sur la mémoire du corps dans des œuvres
sauvages, à l’expressionnisme sous-jacent, est parti
deux mois en Russie, entre Moscou et Saint-Pétersbourg. « J’ai
réalisé un carnet de voyages, mêlant à mes
propres émotions des interviews, des rencontres, des croquis
de lieux, des photos, des sentiments ressentis sur le vif ».
Il en ramené des œuvres fortes qui n’en finissent
pas d’explorer la chair sur de grands formats, impressionnants
: de ces œuvres qui ne sont pas de celles qu’on regarde
distraitement et que l’on oublie l’instant d’après.
La sublimation de la chair rythme ici avec ce que Fred Kleinberg
a vu. Une oeuvre obsédante. L’artiste inscrit ses
interrogations étonnées au plus profond de la matière,
dans ce chaos de mauve, de rose, de rouge où la nuit remue
et se retire, laissant place à une cruauté pourtant
sensible, sensuelle mais réaliste. Kleinberg ne triche pas.
Sans doute l’émotion de ses toiles vient-elle de ce
que l’artiste ne cesse de ressentir avec une extrême
intensité le drame des problèmes des Russes actuellement.
Un art implacable.
Murielle
Carbonnet, Demeures et Châteaux, Edition Suisse,
Hors série Musée Guggenheim, octobre 2001
Allemagne – Exposition
Fred Kleinberg
Chaque jours je meurs, chaque jours je vis
Par des mots
poétiquement barbouillés d’une faute d’orthographe
volontaire et symbolique, l’artiste français poursuit
son œuvre ancrée dans un rapport au temps qui passe,
une petite mort de chaque instant, inexorable et insidieuse. Sa
série de 22 autoportraits est un prétexte à l’exploration
de cette mémoire du corps entreprise il y a plusieurs années
en conjuguant supports et techniques différents.
Avec un trait insoumis, un chromatisme sanguin et dérangeant,
il peint une conscience, la sienne, honnête et introvertie.
Christophe
Averty, L’EXPRESS, 1er mars 2001, Paris
PREFACES
et ENTRETIENS
Préface
du catalogue de l’exposition Acte II : d’Obscénité et
de Fureur
Propos recueillis par Joëlle Péhaut, janvier 2002, Paris
Fred
Kleinberg, travailler sur l’ « Obscénité et
la Fureur »
N’est-ce pas simplement désigner aujourd’hui un
thème qui accompagne, voire guide, ton travail déjà de
longues années ?
Bien sûr
que ce thème me colle à la peau, mais ce qui m’intéresse
c’est de parler des choses qui ont toujours été là, à la
fois dans ma peinture mais plus évidemment encore dans la
Comédie humaine. En plus, le fait de nommer aujourd’hui,
génère un autre enjeu. Celui d’utiliser un
thème à vocation plutôt littéraire,
dans un domaine que je ne considère pas littéraire, à savoir,
la peinture. Comment faire pour produire des images en exacerbant
davantage le thème, en essayant d’en révéler
sa substance, et d’aller vers des situations extrêmes
sans céder à la tentation du romantisme ou de la
gratuité ?
S’agit-il de réincarner des mots que tu juges
galvaudés ?
C’est peut-être ça.
Comme une ambition, une utopie. Mais il ne s’agit pas seulement
de réincarner des mots sinon de leur redonner du sens avec, évidemment,
un parti pris. De plus, il existe quelque chose de contradictoire
dans l’association de ces deux termes : obscénité et
fureur. Dans la fureur, il y a pour moi, quelque chose qui relève
de l’instinct de survie, une résistance alors que
l’obscénité me tire vers le morbide. Cette
ambiguïté du thème me convient bien car ce qui
m’intéresse dans l’image, c’est l’ambivalence
de la lecture qu’elle peut susciter.
Tu penses à cela lorsque tu peins ?
Non, je ne pense à rien.
Quand je peins, je peins. Quand je peins, je suis perdu. Mais je
suis toujours surpris par les réactions des uns et des autres.
On me dit souvent, ça revient comme une litanie, que ma
peinture est dure. En réalité, quand j’allume
la télévision, ouvre n’importe quel journal
ou sors simplement dans la rue, je trouve cela bien plus violent.
Ce qui est vrai c’est que c’est ce contact avec le
réel qui me nourrit et me fait peindre. Pour moi, aujourd’hui,
il n’y a que le drame qui me fait peindre.
De quel drame parles-tu ?
Celui, banal,
de chacun d’entre nous. A savoir la difficulté à trouver
une bonne raison d’être là. Du malentendu permanent,
de l’opacité de toute tentative d’échange.
Je parle d’aliénation. De la loi du plus fort, de
l’éternel appel du sang et de la terre.
Tu parles d ’âme et tu peins des corps.
Le corps m’intéresse
parce que c’est un monde à lui seul. Il est un terrain
d’expériences, celui de l’expérience
intime aussi. C’est le mien, principalement. Celui où je
travaille, où j’ai quelque chose à dire. Dans
mon corps, je suis chez moi et c’est quelque chose que je
partage avec les autres. Alors je pense que ça peut les
intéresser. De façon un peu emphatique, on peut dire
que c’est le lieu de l’expérience existentielle.
Le corps n’est pas pour moi, une enveloppe, une vitrine,
un filtre ou je ne sais quel médiateur de l’expérience.
Mais il s’agit de rendre compte aussi d’autres choses
que des aléas de l’âme ou du sentiment. Dans
un entretien avec Emmanuel Daydé, je dis que le cerveau
est une tripe. A partir de là, on peut commencer à discuter.
Le corps pense et l’esprit éprouve
Oui, mes images
se fabriquent avec un amalgame de ressenti et de construit. Le
mélange d’une pensée contre et d’un ressenti
brutal. De cette façon, je produis des images à valeur
emblématique, que je considère, sans jeu de mot,
comme des expressions minimales de notre condition. Je me méfie
des choses qui sont contextualisées. Figurer l’environnement
est pour moi superflu.
C’est quoi une « pensée contre »
C’est simplement
une pensée qui refuse de se soumettre. Une façon
de non croire. Finalement, il n’y a pas de jugement. Je donne à voir
et je choisis ce que je montre.
Tu t’engages sur l’essentiel …
En quelque sorte
une manière de donner un avis sur des choses qui ont toujours
existé et par seulement de produire l’information.
De toute façon, ne n’adhère par du tout à cette
pensée qui dissocie l’esprit du corps. Toute vision
dichotomique est absente de mes convictions. Le bien, le mal, ce
qui est obscène et ce qui ne l’est pas, le positif,
négatif…
Un homme en position de chien, deux autres s’adonnant à une
scène de cannibalisme, une série de personnages dont
on ne sait si leurs bouches attendent u ne pitance, poussent un cri
ou envoient des baisers…
J’ai vraiment
l’impression de vivre dans un univers cannibale. Evidemment, ça
paraît toujours plus cruel lorsqu’on montre deux êtres
qui s’entre-dévorent. Ca exacerbe le propos, ça
le prend au pied de la lettre. C’est une façon de
rester dans ce qui me semble plus juste, de ne pas s’égarer.
On va encore te dire que ta peinture est dure …
Ce serait refuser
de reconnaître l’ambiguïté des situations.
Cette image de chien, c’est à la fois une attitude
de soumission, commandée par un système social qui
l’induit en permanence, mais c’est aussi recouvrer
une part d’animalité.
Refuser
d’admettre nos contradictions ?
Et surtout refuser
d’approcher la valeur hybride de l’image. Ca tire des
deux côtés. Peut-être même vers une troisième,
une quatrième possibilité. C’est cela qui m’intéresse.
Ca ouvre des portes. A ce moment-là, on n’est plus
tout à fait sûr de ce qui est obscène ou de
ce qui ne n’est pas. Il s’agit de provoquer. En inscrivant
des images dans un panel plus large. On n’est pas homme ou
chien, de façon si catégorique …
Notre destin est alors plus complexe …
Oui, et c’est
plus riche. Ce thème du destin, de la fatalité et
des choses inextricables que j’ai abordées avec les
vanités est encore présent aujourd’hui. Mais
maintenant, je parle plutôt de vanités collectives.
Plutôt que de peindre un seul crâne, je peins un tas
de crânes.
L’humanité est en progrès …
Ce n’est
pas cynique. J’ai envie de maintenir l’alerte. J’exprime
des choses avec une lucidité qui n’engage que moi.
Je suis compagnon de route d’une peinture qui, sans être
expressionniste comme référence historique, montre
des états du corps en exprimant une grande colère.
Avant-propos
du catalogue Fred Kleinberg – peintures 2001
Et incarnatus est
La chair, la
peau, les trous, les éclats qui play blessures, la charogne
envahissante, le corps pourrissant, les oiseaux migrateurs aux
serres de rapaces, du vent mort et des yeux clairs dans les crânes
traversés, les couleurs de la télévision au
de l’horreur vision, ce que nous sommes, ce que nous devenons,
des cadavres en sursis, rougis au violet impérial, des écorchés
vifs torturés de silence, qui vivons, aimons et mourrons
ensemble, en nous mangeant nous-mêmes, histoire de satisfaire
le goût des autres, à mâcher, à recracher,
résurrection, érection, religion des morpions, omnia
tempus habent, un temps pour tout, aimer et mourir, dans des solarisations
vert pomme et des déflagrations rose bonbon, attentat à la
couleur, vite, vite, puisqu’il faut encore vivre, et mourir,
et pourrir, et nourrir. Et incarnatus est.
Emmanuel
Daydé, Directeur adjoint des Affaires Culturelles
de la Ville de Paris, mars 2001, Paris
Propos
recueillis par Emmanuel Daydé, Paris, mars 2001
Préface du catalogue Fred Kleinberg - Peintures 2001
Incarnat
- Incarnation - Incendie - Incendiaire
Emmanuel Daydé
Vous peignez aujourd’hui des étreintes, des charognards
et des vanités, qui sont un peu toutes les étapes du
dépérissement du corps. Faut-il y voir la mise en marche
d’un certain dépérissement de la peinture ?
Fred
Kleinberg
Je ne l’ai pas vu comme ça. Le vrai danger concerne
l’homme. C’est l’histoire de l’homme qui
me fait peindre.
E.D.
Mais vous utilisez également des images numériques.
F.K.
Il n’y pas d’opposition. Au contraire, chaque technique,
chaque outil propose ses propres règles et c’est cette
diversité qui nourrit mon travail. Il y a un effet « boomerang » dans
tout ça, je rebondis,. L’image numérique alimente
la peinture qui, elle-même, fertilise la production d’autres
images (gravures, litho, dessins…). Par exemple, à partir
d’une vidéo que j’ai réalisée an
musée de cire anatomique de Florence, j’ai extrait des
images numériques qui ont, par la suite, donné lieu à des
peintures. L’ensemble de ces travaux a été présenté lors
d’une exposition « La Mémoire au corps » dans
laquelle les passages d’une technique à l’autre
témoignaient d’une cohérence et non d’une
contradiction. Il y a dans tous ces mouvements un plaisir du jeu
du jeu, du détournement des contraintes et de l’invention.
E.D.
Vous pratiquez néanmoins une peinture du pourrissement. Vos
toiles sont attaquées, mangées, menacées.
F.K.
Si dans le pourrissement, vous envisagez le passage du vivant d’un état à un
autre, alors oui – et seulement dans ce cas. C’est ce
passage qui m’intéresse, et bien que mes images soient « attaquées,
mangées, menacées », elles résistent.
Mes tableaux sont toujours à la fois les témoins mais
aussi les acteurs d’une lutte dont ils font la mémoire.
En cela, motif et procédés sont intimement liés.
Je situe radicalement mon travail dans une prise en compte de la
mort, afin d’éviter l’écueil de la morbidité.
La peinture reste toujours en deça du contact avec le réel.
Ce que je fais me paraît alors d’un optimisme forcené.
E.D.
Les couleurs que vous utilisez, comme le violet, le rose ou le vert
semblent venir contrarier la violence du sujet.
F.K.
Je me laisse envahir par la couleur. Je ne suis pas sûr qu’il
existe une hiérarchie dans le temps, entre la couleur et le
sujet, dans la fabrication du tableau. Je ne pense pas que la violence
ait une couleur ou une tonalité. Je pense que cette idée
de correspondance absolue est un reste du XIX siècle, de ce
qu’est la peinture pompier. Après la Seconde Guerre
mondiale, quant on voit tout ce qui a été fait, dans
le courant existentialiste par exemple, tout est noir, ou gris. Même
chez des artistes comme Wols ou Gillet. Je ne me sens pas du tout
dans cette filiation d’une certaine peinture française.
E.D.
N’oublions pas Delacroix, ou même Hugo, avec lesquels
vous semblez entretenir des affinités. N’y aurait-il
pas un côté romantique dans votre peinture, avec cette
alliance des complémentaires, et notamment du vert et du rouge-violet,
quelque chose de plus violent, excessif ?
F.K.
La couleur est un élan, une façon de défier
l’équilibre avéré, de prendre à contre-pied
les idées toutes faites sur la représentation de l’expérience
humaine. Finalement, il s’agit plutôt d’être
rebelle pour être juste. Disons que dans le romantisme je retiens
plus la sensibilité et l’exaltation que la rêverie.
E.D.
Malgré votre goût pour des couleurs exaltées,
peut-on dire, pour autant, qu’il s’agit de tonalités
Pop ?
F.K.
Le fait que je travaille les images à l’ordinateur,
que j’aime la sérigraphie et que je m’intéresse à la
peinture abstraite américaine, me rend proche d’une
certaine sensation électrique de la couleur. Mais mon travail
n’est pas détaché.
E.D.
Même si vous jouez de la guitare électrique, on ne peut
pas dire pour autant que votre peinture soit une peinture « Rock ».
F.K.
Non. Je crois que ce sont deux univers antinomiques. J’aimerais
bien peindre comme Sonic Youth ! Mais en peinture, on n’est
pas dans l’immédiat. Les chansons de deux minutes n’ont
rien à voir avec la sédimentation des couches et des
couleurs que je cherche à obtenir.
E.D.
Le fait de superposer des couches de papier sur votre toile donne
une image de type archéologique …
F.K.
Ce qui m’intéresse, c’est de montrer le passage
du temps. Je veux figurer la mémoire du passage du temps,
la matérialité du passage du temps, de ces parties érodées
qui sont presque des zones d’amnésie. Lorsque je crée
un éclat, un impact, il y a un morceau de l’œuvre
qui fait accident, histoire. C’est pourquoi je travaille par
strates en mêlant l’arrache à la superposition,
l’enlèvement à l’accumulation. L’histoire
du tableau est faite d’accidents. Ces zones accidentelles que
j’appelle des impacts ont la double vertu d’être
des éléments de compréhension de l’œuvre
mais aussi des objets purement graphiques.
E.D.
Si vos peintures étaient lisses et sans impact, elles pourraient
presque être « belles ». Mais voilà, il
y a ces impacts qui représentent toujours une menace, un danger.
F.K.
Le fait de créer quelque chose et en même temps de le
détruire, c’est peut-être cela, peindre.
E.D.
Vous appelez une de vos toiles «Incarnat » que vous déclinez
ensuite en « Incarnat, Incarnation, Incendie, Incendiaire »…
F.K.
« Incarnat » c’est la couleur de la chair. Un rouge clair et
vif, qu’en l’occurrence je n’utilise pas puisque c’est
plutôt le rouge sang qu’on trouve sur mes toiles. Je peins vraiment
là dans un rapport avec le corps vivant. Même s’il est affligé,
atteint, défait ou supplicié, c’est sa présence et
sa vie qui m’intéressent. Ma peinture se situe dans cette périphérie-là,
une expérience que l’on retrouve dans le body-art ou dans l’actionnisme
viennois. Entre « Incarnat » et « Incendiaire », il y
a « Incartade ». Le propos qui se veut incendiaire, c’est une
question de chaleur, de couleur et de mouvement, mais c’est aussi un écart
de conduite.
E.D.
Comment les charognards sont-il arrivés dans votre peinture
?
F.K.
Vous savez que ce mot renvoie autant au vautour, l’animal,
qu’à une version plus figurée de l’homme
qui exploite. Le charognard, ce n’est pas un symbole mais une
fatalité.
E.D.
Comme si la vie continuait après la mort, à travers
l’ingurgitation ?
F.K.
Oui, il y dans l’acte de manger les morts quelque chose de
très social, d’économique et de politique. Pour
certains peuples, je pense aux Parcys, c’est une pratique rituelle
en forme d’éco-système. En art, c’est évidemment
une métaphore à la façon d’une vidéo
en boucle, par exemple. On nourrit le monstre qui lui-même
nous nourrit… On veut même que les vaches deviennent
carnivores…
E.D.
Vous pratiquez l’humour, comme avec ce singe qui contemple
un crâne. Tout à fait dans l’esprit du XVIIIème
siècle qui raffolait des peintures de singes savants jouant
aux peintres. Sans oublier la « Planète des singes » qui
est plus récente …
F.K.
Le tableau dont vous parlez est sur le thème des vanités.
Il s’appelle « Nique Ta Mort ». C’est un
homme-singe qui baise un crâne. Mais est-ce vraiment si drôle
?
E.D.
La peinture, ce n’est pas cérébral ?
F.K.
Non, c’est corporel, Même si le cerveau est une tripe.
Les peintres sont aussi des gens qui réfléchissent.
Préface
du catalogue de l’exposition à la Fondation COPRIM
Par Itzahk Goldberg, Historien d’art, Paris 1999
La mémoire au corps. Chaque image dans l’œuvre
de Fred Kleinberg peut en cacher une autre. Ou plutôt, chaque
image est une autre image en puissance. Employant différentes
techniques et divers supports (vidéo, photographie, peinture),
l’artiste suit de près leurs parcours, leurs métamorphoses,
leurs recyclages. Des histoires d’amour, mais aussi des histoires
de trahisons sans fin, car ce sont les écarts et les passerelles
entre ces différentes représentations qui fascinent
l’artiste et qui forment une production riche en ramifications.
Parfois, on serait même tenté de croire que pour Fred
Kleinberg la fonction essentielle de l’image est d’être
détournée de son rôle initial ou de devenir image
au second degré. Manipulateur, sans être iconoclaste,
il retouche et bricole, modifie et ajoute, bref il invente.
Ainsi, il filme
le célèbre musée de cire anatomique situé à Florence.
La caméra glisse sur ses répliques transparentes
des corps, les pénètre, conjugue l’érotisme
au macabre. Ici, la pulsion scopique, qui se cache derrière
la prétendue innocence du regard artistique est mise à nu.
Mise à distance ou mise en abîme également,
car le regard du spectateur est relayé par celui des visiteurs
du musée, à leur tour occupés à enregistrer
le même spectacle sur une pellicule.
De temps à autre,
un cors ou fragment, de cire ou bien vivant, se fixe sur l’écran.
Toutefois, cet arrêt sur l’image n’a rien d’une
image arrêtée. Fred Kleinberg l’extrait de son
contexte, l’imprime sur du papier glacé, en fait la
matrice d’une suite de variations peintes sur des papiers
du même format. Chacune des composantes de ces mini-séries
partage la même tonalité chromatique et malgré une
apparence souvent abstraite, suggère la structure de l’image
d départ.
Une ligne de
force, une courbe, un entrelacs brossés avec vigueur, rappellent
un détail photographié, transformé et recouvert
par la mati¨ère picturale. La chair remonte à la
surface, la mémoire du corps se maintient par la logique
de la série. On le sait, la mémoire est comme le
ciment de la série, car comme l’écrit Jean-Louis
Schefer : « Chaque surface, chaque tableau est habité par
la mémoire, c’est-à-dire par le temps du déplacement
et de l’effleurement successif de plusieurs temps de la peinture »1.
Il est probable que ce besoin de reprendre les mêmes éléments,
de les retravailler sans cesse, vient de la volonté de Fred
Kleinberg de trouver une manière propre à lui d’occuper
la surface du tableau, d’atteindre une animation qui se passe
de toute narration. Ses œuvres récentes font croire
qu’il s’engage dans un long processus de lutte contre
les images existantes. C’est ainsi que des toiles rouges
se couvrent de taches et de nuages noirs ou des fonds bleus foncés
sont traversés par des formes roses, comme des cartes imaginaires
mais vraisemblables d’une tempête qui ne finit pas
de se déclarer. Recouvertes ou plutôt raturées,
elles semblent être chargées d’une violence,
où la création se mêle intimement à la
destruction.
Cependant, malgré le
refus de toute illusion spatiale, malgré le rejet de toute
référence à une réalité quelconque,
la sensation d’un espace implicite, l’apparition des
figures en filigrane persiste. Les trajets irréguliers forment
des réseaux inextricables, des mailles flottantes, des volumes
en expansion. Ces nœuds organiques, souvent au centre du tableau,
font surgir parfois des formes menaçantes et séduisantes à la
fois, à mi-chemin entre un fœtus et un corps inachevé.
Face à cette abstraction particulière, une dernière
série : des visages qui accompagnent l’artiste depuis
toujours. Des « portraits » anonymes, griffonnés,
des visages qui surgissent d’un magma de traits bouillonnants.
Il est probable que Fred Kleinberg ait croisé ces fameuses
lignes de Henri Michaux : »Dessinez sans intention particulière,
griffonnez machinalement, il apparaît presque toujours sur
le papier des visages. Menant une excessive vie faciale, on est aussi
dans une perpétuelle fièvre du visage. Dès que
je prends un crayon, un pinceau, il m’en vient sur le papier,
les uns après les autres, dix, quinze, vingt. Et sauvages
la plupart. Est-ce moi tous ces visages ? Ce sont d’autres
? De quels fonds venus ? Ne serait-il pas simplement la conscience
de ma propre tête réfléchissante « ? »2.
Peut-être,
comme le dit ce poète, ce que l’on cherche, est ce à quoi
on revient toujours, parfois malgré soi, est le visage.
Peut-être, « La mémoire au corps » est-elle
avant tout la mémoire du corps de soi, celle à laquelle
on n’échappe jamais.